Groupe Numérique

Après l’Etat nation, l’Etat libéral et l’Etat providence, voici venir l’Etat numérique ?

Après trois révolutions qui de la sécurité du citoyen obtenue au prix de l’abandon de tous les pouvoirs à la puissance publique, à la mission de l’Etat garant des libertés économiques et du bon fonctionnement du marché et enfin de cet Etat providence garant de l’accès pour tous à la santé, l’éducation, la couverture sociale,… comment pourrions-nous aborder cette quatrième révolution emportée par le numérique ?

A moins que ce ne soit l’ère du Googlistan ou du Gafastan qui se profile avec un nouvel « Etat du monde » ?

500 : c’est le nombre de fichiers dans lesquels l’individu figure dans les pays occidentaux.

578 : c’est le nombre moyen d’informations récupérées par visiteur et par mois par Google selon l’institut Comscore.

L’image de la société ainsi donnée par les usages que nous faisons du  numérique concorde-t-elle toujours avec le projet d’émancipation imaginé d’abord par ceux qui l’ont porté à la fin du XVIIIème siècle puis par ceux qui ont inventé le net ?

Et le territoire, la culture dans tout ça ?

La transformation numérique, économique et sociétale des territoires !

Parce que les évolutions, technologiques (en particulier celles inhérentes au numérique) mais aussi économiques et enfin sociétales, ont un impact sur un des constituants majeurs de notre vie privée, notre vie publique, notre vie professionnelle (nos données personnelles) et sur deux des principales ressources que nous utilisons (l’énergie et les connaissances) aucun agent économique qu’ils s’agisse d’un individu, d’une entreprise (a fortiori l’Etat) ne peut s’abstenir de s’interroger et d’interroger ses propres activités pour essayer de comprendre les conséquences des transformations en jeu.

La société est en train de se transformer de manière radicale sous l’effet de plusieurs facteurs, parmi lesquels :

–          l’influence croissante des technologies de l’information et de la communication sur l’organisation de la société, au point que l’injonction normative « tous connectés » paraît irrésistible et irréversible,

–          le développement de l’interopérabilité entre les dispositifs technologiques et de leur convergence avec diverses disciplines scientifiques, telles que les sciences du cerveau et la génétique,

–          l’explosion des usages des réseaux sociaux qui contribuent de plus en plus à l’expression de l’individu et qui, par ailleurs, sont de plus en plus consommateurs de données personnelles,

–          le changement de statut du téléphone portable (smartphone), en lien avec la multiplication des usages de l’internet mobile,

–          la banalisation des captations automatiques de données personnelles,

–          la porosité croissante entre vie publique, vie privée et vie professionnelle (ou étudiante), du fait de la dé-corrélation du travail (des activités en général) de ses lieux d’exercice traditionnels et de la dé-linéarisation des activités, économiques, sociales…

–          la place croissante et de façon indifférenciée des questions environnementales et de responsabilités qui nous invitent à adopter un comportement cohérent et ce quelques soient les moments de notre vie publique, privée ou professionnelle, renforce cette représentation de porosité permanente entre ces espaces.

Enfin, du point de vue des modèles économiques, il est probable qu’une transformation s’opère d’une économie du bien vers une économie du lien sans pour autant que ne disparaissent les systèmes de production agricoles, industriels et de services qui devront continuer de produire les biens dont nous avons besoin dans un contexte de raréfaction des ressources en matières premières en général.

Ne devons-nous pas mettre en évidence les transformations clés, déjà en cours, qui mêlent innovation technologique, construction de nouveaux modèles économiques et mise en place de nouvelles pratiques sociales. Si la question de la monétisation des données personnelles, le Big Data (small data également) et la place prise par les algorithmes dans le traitement des données personnelles, la géolocalisation, les techniques biométriques, l’internet des objets, les nanotechnologies le lien entre sobriété énergétique et technologies numériques, y sont également centrales, la  question inédite de la gratuité qui « inspire » toutes celles et ceux qui usent du net est centrale. En effet dans cette économie numérique, quand le service devient gratuit c’est bel et bien le consommateur qui devient le produit que s’échangent les entreprises. Le travailleur, quant à lui, est de plus en plus déqualifié, même si d’autres emplois hyper qualifiés mai aussi hyper rares se développent. L’ordinateur et les serveurs sirènes formidables machines à analyser les données prenant le relais  de ces travailleurs ordinaires. Au moment où notre place de consommateur nous échappe, c’est peut-être déjà celui de notre fonction de travailleur qui se dissout et demain, si ce n’est déjà aujourd’hui, nos libertés individuelles et nos champs d’expressions démocratiques, culturelles…

L’ensemble de ces questions seront renvoyées au processus de désintermédiation de pans entiers de l’économie voire de territoires. Autrement dit, De l’Etat Nation à l’Etat numérique, mais peut-être bien pas tout à fait à celui auquel nous pensons, est-il imaginable que la sphère économique au sens sociétal du terme qui se concentre dans les mains de quelques acteurs mondiaux du numérique s’affranchisse de tout processus démocratique, de toute question culturelle, bref qu’elle échappe à toute réflexion sur la gouvernance des territoires qui, jusqu’ici, ont été le terreau des activités humaines ?

A l’aune de ces transformations, nous vous proposons de procéder à une analyse de l’évolution des notions clés de « donnée personnelle » et de « donnée sensible » et des concepts de « privacy paradox », « identité numérique » et « fracture numérique» et de porter une attention particulière aux questions transverses posées par les modèles observables de l’économie numérique au regard de la combinaison des enjeux du développement d’une Région comme la Bretagne. Son identité, ses valeurs, son niveau d’éducation, bien souvent (mais pas toujours)  fondateurs de modèles coopératifs où la solidarité, l’innovation, l’ouverture, la proximité ont été parfois des facteurs féconds de transformation et de développement. Mais dans cette économie numérique, les ambitions singulières d’un projet démocratique et cultuel au service du bien commun d’un territoire ont-elles encore cours ? Les acteurs du numérique qui surfent en les franchisant sur les valeurs affinitaires, identitaires, de liberté, de proximité bénéficient-ils ici d’un terrain plus favorable ou pas ? Comment, peut-on encore, rendre aux usagers la pleine maîtrise de leurs données personnelles ?

En fait, le numérique change nos perceptions du monde dans lequel nous vivons comme le téléphone et la voiture autrefois. Il contribue à faire évoluer les notions de proximité, de tiers de confiance et tout simplement de territoire. Nous habitons désormais trois territoires : le territoire physique, le territoire symbolique et depuis peu le territoire numérique. Or ce dernier est en passe de faire d’une pierre trois coups. En franchissant le territoire symbolique et en cherchant à effacer le territoire physique, n’ambitionne-t-il pas de s’approprier nos destins en nous embarquant sur le seul territoire numérique comme artéfact de nos propres vies ? Nous sommes passés de l’autre côté du miroir en passant derrière l’écran. Ces notions sont essentielles pour une Région, ses acteurs (publics et privés) qui ont très souvent (pour ne pas dire toujours) construit cette relation de confiance  sur la proximité à la fois symbolique et territoriale. Il ne tient qu’à elle de construire cette troisième dimension numérique. Que peut bien vouloir dire aujourd’hui la question de la proximité ? Tiers lieux, tiers de confiance, le numérique en transformant le territoire, transforme également la place, le rôle que ses acteurs y tiennent et in fine ses produits et services. Les territoires ont toujours cherché à produire leurs représentations symboliques parce que leurs acteurs avaient compris qu’un territoire qui ne produit pas ses images pouvait disparaître. Pourquoi alors abandonner la production de nos propres territoires numériques. Le risque de dilution, de disparition n’est-il pas encore plus avéré ?

Et si demain, la Bretagne inventait des usages du numérique utiles sociétalement ?

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