Article publié sur le site d’informations bretonnes et internationales « Ar c’hannad »

« Ce qui est bon pour Rennes est bon pour la Bretagne ». En ces termes, Nathalie Appéré entendait rassurer, le 18 mai dernier, les Bretons qui seraient éventuellement inquiets du fait du statut de métropole conféré à Rennes.

Pour la député-maire de la capitale bretonne, il s’agissait de mettre en avant les intérêts de sa ville, comme moteur de croissance et créateur d’emploi pour l’ensemble de la région. Dans son idée, fort louable au demeurant, Rennes ne compte pas oublier de faire jouer la solidarité pour que son développement profite à tous.

Dans les faits pourtant, cette affirmation peut laisser passablement dubitatif. La première raison, et non des moindres, est qu’il rejoint le discours depuis très longtemps tenu concernant Paris et la France. Qui n’a en effet jamais entendu que ce qui était bon pour Paris l’était pour le reste du pays ? La conséquence est qu’aujourd’hui Paris, et plus largement l’Ile-de-France, concentre plus du tiers du PIB national, plaçant la région-capitale en tête des régions européennes en la matière, grâce à une richesse deux fois supérieure au Grand Londres, son dauphin.
En concentrant les richesses à Paris, ce sont également les emplois, en particulier décisionnels qui s’y sont concentrés, au point de regrouper aujourd’hui près de la moitié des emplois de cadre de France. Par ailleurs, la conséquence à été de diminuer la mixité sociale dans la capitale, en chassant ses habitants les plus modestes afin de faire de la place à cet afflux toujours plus important de CSP+ obligés de venir y travailler s’ils souhaitent avoir de réelles perspectives en terme de carrière.
L’autre conséquence a été une concentration de moyens, l’Île-de-France étant aujourd’hui la première bénéficiaire des dépenses publiques engagées par l’Etat. Une situation qui peut sembler logique, dès lors que la région représente quasiment 20% de la population française. Mais qui a tendance à créer un certain ressentiment ailleurs, en particulier en Bretagne, où il n’est pas rare d’entendre de simples citoyens se plaindre d’avoir le sentiment de payer pour Paris.
Surtout, si la question de la décentralisation se pose aujourd’hui, c’est précisément parce que, par opposition, l’hyper-centralisation est arrivée à un point final, qui ne lui permet techniquement plus de répondre aux défis du monde moderne. En ce sens, la transformation de l’économie française, unipolaire, en une économie multipolaire semble être un très long chemin qui doit se faire sans affaiblir, aux yeux de l’Etat, la capitale, afin que celle-ci puisse continuer à lutter dans la compétition des titans, qui l’oppose à Londres, New-York, Shanghai ou Tokyo.
Dans toute l’Histoire, et la Bretagne est particulièrement bien placée pour le savoir, cette centralité de l’économie française a eu un effet drainant. Au lieu d’irriguer le reste du territoire, Paris a au contraire eu tendance à y aspirer ce dont elle avait besoin, main d’oeuvre pour commencer, mais également capitaux et matière grise.
Or, aujourd’hui, le même phénomène semble se reproduire en Bretagne. Car Rennes, qui dispose déjà d’un budget quasi équivalent à celui de la région, grâce à Rennes Métropole, bénéficie également à plein des dépenses initiées par le Conseil régional. De la même manière, si Rennes semble résister à la crise qui s’est mise à frapper la péninsule, avec un peu de retard par rapport au reste du pays, cela ne profite pour l’instant pas à la Bretagne.
Sur l’année 2013 ainsi, alors que la Bretagne avait un solde négatif en terme d’emplois,il s’agissait avant tout de la conséquence de la destruction d’emplois en Basse Bretagne, alors que la Haute Bretagne, et tout particulièrement Rennes, voyait son solde entre emplois détruits et emplois créés rester positif. Plus largement, entre 2006 et 2011, les aires urbaines de Brest, Nantes et Rennes, et tout particulièrement cette dernière, voyaient la part de la population active augmenter, alors que dans le même temps, l’ensemble des autres villes de Bretagne, à l’exception de Vannes et, dans une moindre mesure Saint-Brieuc, ont dû faire face à une baisse cette même part de population active dans la population totale.
En d’autres termes, l’emploi semble se transférer inexorablement des villes moyennes vers les grandes villes de Bretagne et en particulier Rennes. Un phénomène d’assèchement du tissu économique est en cours, au profit de la capitale régionale, qui semble très largement contredire l’idée défendue par Nathalie Appéré dans sa tribune.
Mais le problème n’est pas uniquement économique, car désormais la maire de Rennes milite pour la fusion entre Bretagne et Pays-de-la-Loire. Politiquement, Rennes semble donc faire comprendre au reste de la Bretagne qu’elle se sent trop à l’étroit dans cette si petite région, bien loin de l’idée même de solidarité qui sous-tend le discours de Mme Appéré.
Pourtant, dans les faits, qu’est-ce-qu’est Rennes ? Une ville moyenne à l’échelle française qui n’est pas présente dans le top 10 des communes les plus peuplées mais surtout, juste à la 176e position au niveau européen, derrières des villes telles que Radom en Pologne, Tampere en Finlande ou Ploiesti en Roumanie. Une ville qui n’existe donc pas ou presque sur la carte d’Europe. Tout du moins qui n’existe pas autrement qu’en tant que… capitale de la Bretagne.
Sa seule force, elle la tire de l’image positive, et de plus en plus reconnue, de sa région à l’échelle européenne et même mondiale. Si aujourd’hui, lorsque l’on se rend à l’étranger, des personnes sont capables de situer Rennes, c’est uniquement lorsque la précision est faite qu’il s’agit d’une ville de Bretagne. Pour la capitale régionale, il s’agit d’un formidable atout de communication et de développement à l’international, basé sur une identité forte et une économie dynamique.
Mais effectivement, peut-être la Bretagne est-elle trop petite pour Rennes. Qui, à force d’être la plus grosse dans son espace s’est imaginée une dimension européenne. Et surtout, s’est imaginée en locomotive d’un ensemble qui, à ses yeux n’était pas capable de vivre sans elle. En économie et en politique, Rennes est finalement à l’image de son club de football. Installée dans l’anonymat de la première division nationale, elle se rêve un destin européen sans avoir la capacité d’y parvenir seule.
Il ne faut pas s’y tromper, Rennes est une ville dynamique, économiquement intéressante, agréable à vivre au demeurant, systématiquement à la lutte avec Nantes pour le titre de la ville la plus agréable de France d’ailleurs, jeune également, grâce au dizaines de milliers de jeunes Bretons qui viennent y étudier chaque année, sportive, il faut en convenir. Mais Rennes n’est pas une grande ville à l’échelle européenne, et ne serait qu’une ville anonyme sans la Bretagne.
A l’inverse, si Rennes est importante pour la Bretagne, elle n’est pas non plus essentielle, au même titre que les autres villes de Bretagne. Une situation qui impose la modestie aux édiles de ces villes, dont les communes ne peuvent réellement se développer qu’en coopération. Le reste de l’économie bretonne pourrait fonctionner sans sa ville-phare, encore trop faible pour jouer ce fameux rôle de locomotive. Mais surtout, la région dispose d’une identité forte à l’international, qui est un réel vecteur de communication pour ses entreprises, ses artistes, ses scientifiques, que n’a pas sa capitale.
Alors, ce qui est bon pour Rennes est bon pour la Bretagne ? L’inverse semble au contraire valable, serait-on tenté de répondre. Rennes a tout à gagner à jouer la carte bretonne car tout autre choix ne ferait que la ramener à ce qu’elle est au niveau européen: une anonyme ville moyenne. Mais pour agir de la sorte, encore faut-il que ses élus cessent de la jouer perso et acceptent d’assumer leur rôle, celui de représentants d’une capitale, au coeur d’une région à dimension européenne, forte de ses réussites et de son identité, qui lui permettront de se développer bien plus sûrement que toute autre stratégie bien plus aléatoire.