Il est toujours presque amusant de voir le regard porté par Paris sur la culture bretonne. Si, régulièrement, cette dernière est présente sur les antennes ou ondes radios, le mot qui revient le plus régulièrement pour la définir est « folklorique ». Comme s’il s’agissait d’une culture du passé, qui n’est plus vraiment actuelle, plutôt dépassée même, mais qui survit tant bien que mal, dans des réserves où on la ressort de temps à autre pour le plus grand plaisir des touristes.

Un regard quelque peu condescendant, une fois de plus, de la part d’une capitale qui n’emploiera pas les mêmes mots lorsqu’une culture d’ailleurs viendra la rencontrer. Entend-on parler de « folklore » lorsqu’il s’agit du tango argentin ou de la salsa cubaine? Bien sûr que non. Ceux qui n’y connaissent pas grand-chose répondront que ces cultures se renouvellent, se remettent au goût du jour, se réinventent.

Il en va de même de la culture bretonne, dans son ensemble, de sa musique en particulier. Sans même faire appel aux grands succès des années 90 du rock breton, la musique dite « folklorique » (ou « traditionnelle », autre terme apprécié de Paris) n’est qu’un constant renouvellement, de nouvelles instrumentalisations, des réinterprétations, un domaine riche et créatif, qui mérite un peu plus de respect. La manière dont le bagad Gwened a dominé de la tête et des épaules, et estomaqué les juges de l’émission grand public « la France a un incroyable talent », n’en est que la preuve la plus éclatante.

La maîtrise technique des musiciens, la créativité dont le groupe a fait preuve et son interprétation ont largement remporté l’adhésion du public. Et pourtant, ce n’est pas faire injure au bagad Gwened que d’affirmer qu’ils ne sont pas les meilleurs de Bretagne. Cela met simplement en avant le niveau d’excellence que représentent ces formations amateurs au niveau musical. Une situation de concentration de talents absolument unique en France.

Pour autant, limiter la culture en Bretagne à son aspect « folklorique » serait une immense erreur tant, d’une manière générale, ce domaine d’activité pèse lourd économiquement dans la région. Elle participe d’ailleurs très largement au rayonnement de la péninsule, tant au niveau national qu’international. Et ce n’est pas Lorient qui pourra prétendre le contraire, tant le festival interceltique en fait un lieu unique, en plus d’être le plus grand festival d’Europe en terme d’affluence.

Les festivals sont d’ailleurs une pierre angulaire de la politique économique de la région. Que serait Carhaix sans ses Vieilles Charrues ? Bien plus que le personnage, c’est en partie parce qu’il fait partie des fondateurs du festival que Christian Troadec est aujourd’hui le maire de la ville. Non seulement les Vieilles Charrues dynamisent Carhaix tous les étés pendant quelques jours mais les bénéfices économiques sont bien plus larges puisque la notoriété de l’événement a permis à la ville d’attirer entreprises et grandes enseignes. Le désormais deuxième festival d’Europe a joué un rôle de moteur essentiel pour le Kreiz Breizh.

Saint-Malo n’a certes pas ce problème à gérer, profitant de sa situation et de son patrimoine pour attirer non seulement touristes mais également entreprises. Il n’en reste pas moins que, autant la Route du Rock qu’Etonnants Voyageurs viennent apporter quelque chose d’essentiel à la ville, renforçant son image d’ouverture sur le monde au travers d’événements de qualité qui trouvent peu d’équivalents ailleurs et qui ont, là encore, pris une dimension nationale et internationale incontestable.

Il ne faut pas s’y tromper, en France, la culture est essentielle au développement économique. Selon la Cour des Comptes, le secteur pèse plus lourd que l’industrie automobile et l’industrie aéronautique réunies, deux des grandes fiertés nationales. Et en Bretagne, ce poids est encore plus important. La diversité des festivals, des scènes et des salles, des petits événements hebdomadaires, comme les multiples festoù- noz qui viennent animer les quatre coins de la péninsule, sont autant d’éléments qui, en plus de venir répondre au besoin de la population en la matière, participent grandement au développement économique de l’ensemble du territoire, et plus encore à sa promotion.

Pourtant, budgétairement, la culture est souvent une variable d’ajustement. Plutôt que de soutenir une activité créatrice de richesses, dans tous les sens du terme, mais également d’emplois difficilement délocalisables, l’Etat, de même que nombre de collectivités locales, préfèrent jouer sur ce budget pour maîtriser, autant que possible, leurs dépenses. En ce sens, avoir une culture « folklorique » est un avantage puisqu’il pousse les collectivités bretonnes à ne pas trop tailler dans ce budget, de peur d’être accusées de vouloir détruire la culture bretonne.

Et même plus largement, certains ont pris conscience du rôle essentiel de la culture dans leur développement. L’agglomération briochine qui, comme ailleurs, voit ses ressources provenant de l’Etat diminuer, a préféré retarder certains projets plutôt que toucher à la subvention accordée à Art Rock, un événement qui, là encore, permet à la ville d’exister sur le plan national, au même titre que le nouveau Photoreporter qui, en une poignée d’années, s’est déjà imposé comme un des plus importants de l’Hexagone. L’un comme l’autre ne sont pas sans répercussion sur l’activité économique de la ville, au profit des commerces et hôtels locaux. De quoi donner énormément d’idées à des élus en quête de notoriété pour leurs territoires.

Parmi certains jeunes décideurs bretons, il en est pour d’ailleurs envisager une spécialisation de certains territoires dans l’industrie de la culture. Car oui, la culture est une industrie. Une spécialisation qui, à leurs yeux, permettrait de créer des emplois qualifiés, répondant par la même occasion à l’importante demande en la matière des jeunes diplômés bretons contraints à l’exil, tout en profitant de la production culturelle régionale. De quoi envisager un nouvel axe de développement économique de la région.

Alors oui, sans doute que, vu de Paris, la culture bretonne est « folklorique ». Mais elle est créatrice de richesse, certainement encore plus qu’ailleurs, et pas uniquement économiquement parlant. Face à une demande particulièrement importante dans la région (il suffit de voir le succès populaire des festivals, expositions et jusqu’aux petits concerts ou autres), l’attrait généré en terme de tourisme et le renouvellement d’image qu’une telle activité permet, plus que jamais la culture est la carte à jouer pour la Bretagne. Et tant pis pour l’avis parisien.

Edito d’Erwann Lucas-Salouhi sur le site Ar Ch’annad