Interview réalisée par Juliette Demey et publiée sur lejdd.fr

Jean Ollivro, géographe, enseigne à l’université Rennes 2 et dirige le think tank « Bretagne Prospective ». Il revient sur le contexte particulier du Centre-Bretagne, où le mouvement des Bonnets rouges a connu un essor rapide à l’automne 2013.

Le mouvement des Bonnets rouges rapidement « pris » en Centre Bretagne. Quelle est la spécificité de cette région ?
Historiquement, le Poher c’est le « bastion ». Carhaix était l’une des plus grandes villes de la région au temps des Romains, d’où le réseau de voies se déployait en étoile. Cette Bretagne bretonnante se caractérise par des éléments culturels forts (la danse, la langue) et un habitat dispersé se traduisant par un certain égalitarisme et un communisme local qui a été fort. C’est la « ceinture rouge bretonne ». Il persiste un fond de méfiance vis-à-vis du pouvoir. Jusque dans les années 50 chacun avait sa terre, fabriquait son beurre et son cidre. On compte 18% de plus de propriétaires en Bretagne qu’ailleurs en France. D’où un attachement à la terre, à la culture, à l’identité. Le festival des Vieilles Charrues, né comme un pied de nez aux festivals maritimes, s’est appuyé là-dessus. Une fois d’accord sur un projet, la force de cohésion bretonne est étonnante.

Politiquement, comment cela se traduit-il ?
Une incroyable stabilité dans les territoires depuis la Révolution, le Léon et le Vannetais sont à droite, le Centre Ouest égalitaire à gauche. Le mouvement des Bonnets rouges de 2013 n’est pas une réplique de celui de 1675, mais il a bien démarré parce qu’il n’y avait pas de chef. La mobilisation ici est souvent d’ordre économique. Il règne un sentiment d’oubli, par la France, par l’aménagement du territoire et même à l’intérieur des territoires ruraux… Ce pays s’est appauvri après la première Guerre mondiale avec la vague de mécanisation, puis après 1952, cette agriculture sans bras a provoqué un exode incroyable. Entre 1832 et 1968, 1.14 million de Bretons ont quitté le pays, un tiers de la population ! Entre 1946 et 1954, ils sont 254.000 à partir. Cette précarité est renforcée par une coupure administrative (Carhaix est écartelé entre trois départements), par la RN164 qui a mis longtemps à arriver, par des services publics supprimés, par l’aménagement concentré vers Brest et surtout à l’est vers Rennes et Nantes.… Le pays de Carhaix apparaît en queue de peloton de la plupart des classements.

Un terreau favorable à la colère, donc…
Dans un territoire abandonné, où la précarité énergétique s’ajoute à la hausse des impôts, aux difficultés des transporteurs, de la logistique et l’agro-alimentaire, l’écotaxe est apparue comme la taxe de trop. La gratuité des voies express est un des acquis bretons. Il est mythifié au point que certains le font remonter à Anne de Bretagne… alors qu’il date de 1968. Et quand le Breton dit non, c’est non ! « Vivre et travailler au pays », le slogan dont se sont inspirés les Bonnets rouges, date de 1950 et du CELIB, le Comité d’études et de liaison des intérêts bretons. A l’époque, l’obsession est le rattrapage économique. Près de 90% des fermes n’ont pas l’eau courante. Se met en marche cette force bretonne capable de marier les contraires, d’unir des gens plutôt individualistes autour d’un problème économique. Autour de la défense de la Bretagne, le CELIB réussit à rassembler 1.200 communes sur 1.400, toutes les chambres industrielles, agricoles, les syndicats patronaux et ouvriers, tous les parlementaires au-delà des partis. Ensuite, la région va vivre les Trente Glorieuses avec décalage. Mais ce rattrapage ne se fera pas partout. En 2000, le pays de Carhaix se retrouve en souffrance.

La grogne des agriculteurs a-t-elle les mêmes racines ?
Leur colère est plus catégorielle, catalysée autour de l’agroalimentaire. L’alchimie s’est faite avec les Bonnets rouges car les routes servent à tout le monde. Mais dès que le mouvement se politise, il se casse la figure : les Bretons n’aiment pas la récupération par des chefs, toujours dans cet esprit égalitariste. (90% des entreprises sont de PME et des PMI, et c’est la région où les écarts de salaire sont les plus faibles de France). Les statistiques de l’emploi agroalimentaire breton ne sont pas si mauvaises : +0.1% sur le dernier trimestre 2014, et +0.1% au premier trimestre 2015. Un tiers des paysans s’en sortent bien, un tiers souffre. Après la dernière crise agricole, l’Etat a joué les pompiers en injectant 3 milliards d’euros, mais sans apporter de réponse structurelle. Or c’est tout un système qui se tient, paysans, transporteurs, agroalimentaire… Enlevez un caillou, la pyramide s’effondre.

Jean Ollivro, auteur de Dessine-moi la Bretagne, Coop Breizh, 2014