Se dirige-t-on vers une grande alliance bretonne en vue des élections régionales de cette fin d’année ? Déjà envisagée par certains avant les départementales, le sujet revient en force en vue du prochain scrutin. L’une des raisons en est le résultat obtenu par les différents partis lors des dernières élections. Présentes dans un nombre relativement limité de cantons, une grosse cinquantaine, les formations politiques bretonnes n’ont, à quelques exceptions près, pas obtenu de scores fantastiques. Même si elles progressent, toutes auraient pu envisager de meilleurs résultats, compte tenu du contexte.

Il y a tout d’abord une évidence aux yeux de beaucoup. Cette alliance des forces bretonnes serait déjà actée s’il n’y avait pas un problème de personne. Elle est d’ailleurs en grande partie faite, puisque la liste Nous Te Ferons Bretagne (NTFB) de Christian Troadec regroupe déjà sa propre formation politique mais également Breizh Europa (BE) et, au moins en partie, le Parti Breton (PB). Reste donc à convaincre l’Union Démocratique Bretonne (UDB) de s’y ajouter afin de voir apparaître une grande alliance bretonne de la gauche au centre-droit.

Reste donc le point d’achoppement, parfaitement identifié par tous : le goût de Christian Troadec à être sur le devant de la scène quand l’UDB a toujours fonctionné de manière plus collégiale, à l’image de ce que peut-être EELV au niveau national. Avec ses avantages et ses inconvénients, l’absence de figure médiatique majeure étant la principale, que certains, au sein de la formation bretonne, reconnaissent sans problème.

Parmi les arguments mis en avant en faveur d’une telle alliance, il est en particulier question de l’absence de réseau de NTFB et de Christian Troadec, plus spécialement en Haute Bretagne, et de l’autre l’absence de personnalité médiatique majeure, justement, une nécessité dans la société spectacle qu’est la nôtre, en ce qui concerne l’UDB. Deux faiblesses qui, une fois l’alliance actée, peuvent se compenser pour former une union mutuellement profitable.

Car il est certain qu’aujourd’hui, le maire de Carhaix est devenue une personnalité politique majeure en Bretagne. Et il ne compte pas s’arrêter là, comme le prouve ses récentes déclarations en faveur d’une candidature régionaliste lors de la présidentielle de 2017. Une candidature qu’il espère bien entendu être la sienne (l’ambition en politique, comme ailleurs, n’est pas une tare) et pour laquelle il commence à travailler.

Dans l’idée de beaucoup, une alliance bretonne permettrait à ces formations politiques d’envisager la possibilité de dépasser pour la première fois la barre des 10% lors d’une élection, une barre symbolique sur laquelle il leur serait possible de capitaliser à moyen terme en gagnant en notoriété et en reconnaissance auprès de l’électorat breton. Dans le contexte de crise de confiance à l’égard des partis traditionnels, il est évident qu’il y a une vraie chance à saisir, en offrant par la même occasion une alternative au vote protestataire frontiste, en progrès dans la péninsule depuis 2012.

Pourtant, il peut sembler difficile de voir sur quelle base commune les différents partis peuvent se retrouver. La question bretonne, de la réunification à l’autonomie en passant par la défense de la langue et de la culture, sont bien évidemment le terreau commun de toutes ces formations mais au-delà, la manière d’envisager la société sont passablement différentes, en particulier en ce qui concerne l’UDB et le PB. Face à ces différences, beaucoup répondent qu’il y a nécessité à s’allier sur les questions centrales, viendra bien assez tôt le temps de faire entendre sa différence.

Cette question du programme, M. Troadec l’a d’ailleurs, jusqu’à présent, largement éludée, se concentrant, dans son discours, précisément sur les questions bretonnes. Pour tout le reste, il est resté suffisamment flou pour ne pas donner l’impression de privilégier telle ou telle option sur les grandes questions économiques, sociales et environnementales, parfois au risque de paraître jouer à l’équilibriste en fonction de ses interlocuteurs.

Pourtant, pour toucher le plus d’électeurs possible, il semble également évident que répéter à l’envi «réunification» et «autonomie» ne seront pas nécessaires. Même si la situation économique de la Bretagne, moins mauvaise que dans le reste de l’Hexagone, semble en voie d’amélioration, si l’on se base sur le dernier rapport de l’Insee, le sujet reste malgré tout parmi les principales préoccupations de la majorité des Bretons, au même titre que les questions sociales.

Plus largement, les crises structurelles de certains des piliers de l’économie bretonne, en particulier de l’agriculture amènent à se poser un certain nombre de questions sur la nécessité de faire évoluer le modèle de production, ou non. En la matière, cela pourrait conduire à une véritable révolution non seulement des esprits mais également dans la manière de fonctionner qui pourrait être nécessaire pour relancer ce secteur qui reste, avec raison, l’une des fiertés bretonnes.

Il en va de même des questions énergétiques de la Bretagne, un territoire qui dépend quasiment totalement de la production externe pour son approvisionnement mais qui dispose d’énormément d’atouts, en particulier en terme d’énergie renouvelable, pour arriver assez rapidement à une réelle autonomie, également sur ce sujet, comme le mettait en avant le récent rapport de l’Ademe publié par Mediapart et dont nous faisions état ici-même.

Sur ces questions, et sur beaucoup d’autres, il convient, pour convaincre, de montrer ce qu’une politique décentralisée peut apporter comme réponses différentes par rapport à une vision uniquement parisienne. Démontrer aux électeurs que le rapprochement de la décision politique peut amener des évolutions concrètes à leur vie quotidienne, sur l’ensemble de ses aspects. Montrer comment une vision décentralisée de la vie politique peut amener une vision décentralisée sur de nombreux autres sujets, avec à la clé une approche totalement différentes des problématiques économiques, sociales et environnementales.

Car plus que les partis traditionnels, ceux qui aspirent à se faire une place sur l’échiquier politique se doivent d’en faire encore plus en terme de crédibilité au niveau des idées. C’est très certainement injuste tant les partis traditionnels ont failli en la matière, mais c’est comme ça. Il se trouvera toujours des personnes pour dire «autonomie politique d’accord, mais pour en faire quoi ?», comment convaincre si la seule réponse apportée est «nous vous montrerons le moment venu» ? Pourtant, comment réussir à mettre en place un programme commun quand tant de choses opposent, par exemple, l’UDB au PB ?

Une grande alliance bretonne, sur le plus petit dénominateur commun, quand bien même ce dénominateur est la question de la Bretagne, ne peut être suffisante. En fait, elle ne peut s’envisager qu’en proposant un réel programme alternatif pour la péninsule, qui se démarque réellement de ce que peuvent proposer les partis nationaux, afin de démontrer non seulement le sérieux mais également la capacité des formations bretonnes à diriger peut-être, un jour, le Conseil régional. Au risque, dans le cas contraire, d’être confronté à une nouvelle désillusion et de manquer une superbe occasion.