Article publié sur le site de Ar c’hannad

La situation des producteurs semble être devenue grande cause nationale. Face à un état des lieux inquiétant, souligné par le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, le gouvernement semble décidé à jouer la carte de la hausse des prix, qui doit permettre aux agriculteurs de revenir un minimum dans les clous, financièrement parlant. Même le chef de l’Etat est monté au créneau pour défendre cette idée.

En soi, il y a urgence. Comme le rappelait M. Le Foll, 10% des exploitations sont au bord de la faillite. Et dans une région comme la Bretagne, les chiffres sont encore plus importants et inquiétants, si l’on en croit la FRSEA. Le syndicat agricole parle même, dans la péninsule, de situation « catastrophique » et de « crise énorme » en perspective. Autant dire que, pour un secteur clé de l’économie bretonne déjà fortement malmené par la crise du poulet, la reprise semble bien loin.

Et les chiffres publiés par la FRSEA sont éloquents : 30% des producteurs de porc de la région sont en situation de liquidation, 44% n’en sont pas loin, 80% travaillent à perte. Et les producteurs laitiers ne vont pas beaucoup mieux : 60% perdent de l’argent à travailler. Pourtant, les produits finis, que ce soit le lait ou la viande, n’ont quasiment jamais été aussi chers en bout de chaîne, pour le consommateur.

Mais pour les agriculteurs, le prix de revient est resté le même alors que leurs dépenses ont explosé. Première en cause : la hausse importante et continue des coûts liés à l’énergie. Et indirectement ceux liés à l’engrais, dont les prix suivent la courbe de l’énergie. Selon un rapport de l’Ademe, le coût de l’énergie pour une exploitation a augmenté de 130% entre 1990 et 2009. Et depuis, même si les prix ont baissé depuis un peu moins d’un an, la situation n’a fait qu’empirer.

Si l’on en croit l’étude menée par l’Ademe, énergie et engrais représentent à eux seuls plus de 3/4 de la dépense d’une exploitation agricole française moyenne. Ce sont des coûts donc sur lesquels, potentiellement, l’agriculteur n’a pas de prise. Mais qu’il ne peut pas nécessairement répercuter sur ses prix, s’il veut rester compétitif. Une compétitivité qui tient à peu de chose : lors de la crise du poulet, les industriels du secteur reconnaissaient que la différence entre eux et leurs concurrents allemands étaient de l’ordre de 10%, donc potentiellement rattrapable avec quelques efforts.

Mais si l’industrie peut jouer sur différents leviers, si la distribution, en bout de chaîne, peut appliquer le tarif qui lui semble le plus acceptable par le consommateur tout en maintenant ses marges, l’agriculteur, lui, en début de chaîne se voit plus imposer les prix qu’il ne peut les décider, s’il veut pouvoir vendre sa production. Bien souvent, celle-ci se fait sous forme de vente bien particulière, comme au marché au cadran de Plérin, et le producteur ne peut que constater ce que « vaut » sa marchandise.

Ce que souligne la situation catastrophique des producteurs, que ce soit de porc, de poulet ou laitier, c’est avant tout que l’agriculture arrive à la fin d’un modèle. Face à une concurrence désormais mondiale et une demande de plus en plus importante pour des produits plus élaborés et de meilleure qualité, la production intensive, telle qu’elle s’est développée au cours des sept dernières décennies dans la péninsule, ne semble plus adaptée.

Il reste donc deux solutions. Inciter à la concentration, créer des exploitations qui deviendraient « too big to fail », comme on dit dans le domaine économique, trop grosses pour qu’on les laisse mourir. Une approche qui verrait se concentrer entre les mains de quelques-uns la majorité de la production agricole bretonne, et plus largement française, avec comme objectif de faire baisser le coût unitaire en jouant sur l’importance de l’exploitation et donc les volumes de commandes.

Un phénomène qui est déjà à l’oeuvre, et symbolisé par la très célèbre « ferme des 1 000 vaches », qui n’en a pas encore autant. Mais qui existe également en Bretagne, au niveau porcin ou de l’aviculture, et que le gouvernement a choisi de favoriser un peu plus en relevant les plafonds rendant obligatoires des études d’impact et nécessitant des autorisations pour l’installation de gros élevages. Une politique également poussée par ceux qui avaient déjà franchi le pas et qui veulent voir cette concentration s’accélérer.

Une autre approche consisterait à voir dans quelle mesure il est possible d’améliorer la situation des exploitations. Car les agriculteurs restent-ils sans aucune marge de manœuvre ? Pas nécessairement selon le Centre d’étude pour un développement agricole plus autonome (Cedapa), installé à Plérin qui assure pouvoir, grâce à ses méthodes, faire baisser la consommation d’engrais de 80% et d’énergie de 30 à 50%. De quoi, potentiellement, diminuer de moitié la facture d’une exploitation agricole moyenne, ce n’est tout de même pas rien et permettrait de dégager à nouveau des marges.

Mais en la matière, la difficulté pour nombre d’agriculteurs est avant tout une barrière psychologique : accepter de revenir à des modes de production qui se rapprochent plus de la « ferme à papa » (si ce n’est papi), en tournant donc le dos en partie à cette agriculture mécanisée et « chimiquisée », où les engrais et les aliments préparés, souvent à base de soja brésilien ou argentin, prennent une part importante. Un modèle considéré comme la preuve du basculement dans la modernité du monde agricole mais qui pourrait désormais lui être fatal.

Et qu’en est-il de l’agriculture biologique ? Selon une étude menée dans les Pays-de-la-Loire voisins en 2013, il apparaît ainsi que les plus de 500 exploitations bio de la région ont dégagé un résultat courant moyen dépassant les 20 000 euros. Les producteurs laitiers se situaient eux en moyenne au-delà des 23 000 euros de résultat courant, autrement dit une fois l’ensemble des charges déduites. Bien loin de la situation catastrophique mise en lumière par la FRSEA pour de nombreuses exploitations bretonnes classiques.

Dans un cas comme dans l’autre, l’amélioration des bilans est largement possible mais demande en fait une remise à plat complète du modèle agricole, breton et plus largement français. Dans un cas comme dans l’autre, que ce soit les solutions préconisées par le Cedapa ou un passage à l’agriculture biologique, les exploitants verraient par ailleurs l’image de leur profession grandement s’améliorer auprès du grand public, pour qui l’agriculture reste encore largement, pas nécessairement avec raison, liée à la pollution des terres et cours d’eau.

Cela signifie-t-il que l’agriculture doit envisager de se tourner massivement vers le bio ? Pas nécessairement car, comme le soulignent très largement les agriculteurs, il faut pouvoir répondre à l’ensemble des demandes. Mais, sans aucun doute, les agriculteurs bretons doivent reprendre en compte l’objectif premier de leur travail, qui est de pouvoir en vivre et, autant que possible, dignement. Ce à quoi tous aspirent légitimement, comme ils ne cessent de le répéter. Et, avec cet objectif en tête, peut-être est-il temps pour eux de remettre en question leurs convictions les plus solidement ancrées.

Et cela passe peut-être, en particulier, par l’abandon de l’idée que leur objectif est de nourrir la terre entière, ou tout du moins de grandement y participer. Si demain, les agriculteurs bretons ne vendent leur production qu’au niveau européen ou, même, grâce au développement de circuits courts en Bretagne, auxquels ils pourraient grandement participer pour ce qui est de la mise en place, en produisant en moins grosse quantité mais en gagnant mieux leur vie, est-ce que les producteurs y perdraient ? C’est loin d’être certain, les revenus comme leur qualité de vie pourraient grandement s’en sortir renforcés.

Ce sont des considérations que le monde agricole breton, et avec lui l’ensemble de la société, doit prendre en compte car l’heure de sa profonde refonte, si ce n’est révolution, semble être arrivée. Or l’agriculture, ce n’est pas seulement la production de denrées alimentaires et des entreprises qui doivent gagner de l’argent. C’est également un impact social évident, une organisation territoriale, le développement économique des zones rurales et même la protection de l’environnement qui sont en question. Autant de raisons pour que la classe politique bretonne accompagne l’évolution de l’agriculture régionale et réfléchisse à une nouvelle approche la concernant. Car la plus grosse des erreurs, et des mensonges, serait de l’abandonner à son sort en considérant qu’elle paye ses propres choix.