ÉDITORIAL. Tabula rasa : bâtir la France sur ses territoires

Par Jean Ollivro, professeur à l’université de Rennes et président de Bretagne Prospective
Le 06/01/2026

Le véritable tournant de la France n’est pas 1789. Le 14 juillet 1790, on fête encore la Fédération. La véritable bascule de l’Histoire est 1791-1792, avec l’instauration progressive du centralisme, voire de la Terreur (1792-1794) puis d’un régime pyramidal et ultra concentré sur Paris qui n’a, depuis lors, jamais été remis en cause. Premier ou Second empire, Restauration, Républiques… les Régimes passent et le « modèle » reste. Un régime devenu toureiffélien au départ de Paris et qui pourtant place « l’égalité », au cœur de la devise, . 1,6 million emplois de décision (les fonctions stratégiques de P. Julien) mais 860 000 à Paris-centre, sur… 1,9 km2 ! Avec bien sûr les pouvoirs les plus puissants et, au-delà de cette anomalie quantitative, un gouffre qualitatif (tous les ministères, tout le CAC 40 ou, entre mille, bien sûr les activités boursières sur cette pastille territoriale). Partant, le pays sans doute le plus centralisé au monde. Mais, comme l’évoque aussi J.-L. Borloo, une démultiplication incroyable par la suite des structures. Des petits chefs pour contrôler la machine. Une complexité invraisemblable et au final une embolie, un engorgement, des lourdeurs décisionnelles liés à la multiplicité des pouvoirs, une asphyxie, une thrombose inapte à gérer l’ensemble.

Au final, le pays le plus imposé au monde : 56 % du PIB ponctionnés par l’Etat dont, on l’oublie trop souvent, 34 % pour le seul fonctionnement de l’Etat ! Une bureaucratie qui se croche-patte dans sa complexité et s’embrouille dans ses défaillances : la santé, l’enseignement, les prisons, ce qui reste des services publics. Une menace directe de faillite et d’effondrement. Et rien ne change. Notamment car 63 % des Français les plus riches vivent à Paris-centre et ont vu leurs revenus augmenter de 50 % en 5 ans. Pourquoi aucun parti politique ne remet en cause ce fonctionnement ? Un récent sondage prouve que l’option fédérale semble particulièrement appréciée par les Français (à 71 %). Pourquoi aucun grand parti politique n’en parle ? Est-ce par crainte de ne plus faire partie du « centre » (les médias par exemple) qu’aucune offre alternative n’existe ? Et le paradoxe est que l’on entend même les partis extrêmes (le RN qui veut supprimer les Régions, La France Insoumise) demander … plus d’Etat ; en revenir aux valeurs de la République qui assureraient la liberté, l’égalité, la fraternité ! C’est obligatoire, depuis 2011, d’écrire la « devise » sur le fronton des collèges. Le mot France est le faux-nez du centralisme parisien et de l’ultra-jacobinisme.. On parle partout d’égalité pour bâtir exactement l’inverse et renforcer le pouvoir d’une minorité de nantis dans le centre. Voire l’hyper-centre. Pourquoi, alors que l’offre politique existe dans les autres pays d’Europe, quasiment aucun parti n’affronte le mammouth ? N’ont-ils pas peur eux-mêmes d’être disloqués par la puissance interne du système qui, pourtant, envoie l’ensemble dans le mur.

Bretagne Prospective est un think-tank territorial qui, à son niveau, croit au contraire à l’avenir des territoires. Au principe de confiance. Aux initiatives ascendantes. Au principe fédéral qui n’est pas en soi une régionalisation car chaque échelon à ses responsabilités. En tout cas au moins aux Régions et à la décentralisation. Au delà des principes, on croit surtout aux éléments concrets, souvent agencés par la base et qui portent espoir. On a étudié, il y a deux ans, l’incroyable dynamique des pays. Evidemment niés par le pouvoir central car ils sont la fibre du peuple. Fernand Braudel a démontré leur ancienneté, leur permanence (environ 360 en France). Ce sont les territoires de la vie des gens, du quotidien, qui avaient été un temps validés par la droite (1994) puis par la gauche et les écologistes (la L.O.A.D.D.T) avant que l’on recrée autour des technocratiques « comcom » les oppositions villes-campagnes (Chevènement). En réalité, en lien avec les communes, ces territoires de vie sont la matrice d’un développement territorial enraciné. Evidemment une clé pour responsabiliser les gens dans ce que l’on appelait des territoires de projet. On est surpris à cette échelle de voir parfois la simplicité des choses, la dynamique des clubs d’entreprises (assez peu reconnus par les C.C.I ou ce qu’il en reste). La réalité aussi d’une presse locale et des journaux de pays qui ne sont pas dans les limbes mais parlent du quotidien. Du tissu associatif, culturel, social. D’une vie locale d’ailleurs souvent joyeuse et non politicienne. Des dynamiques écologiques qui passent forcément par une connaissance fine du lieu de vie et sa valorisation. Pourquoi Paris ne les reconnait pas ?

Pourquoi Paris limite-t-il aussi autant le pouvoir des Régions, les dédoublant encore en 2025 par des « S.G.A.R » et Préfectures ?! Si ce n’est évidemment pour maintenir son contrôle et ses richesses. Il n’est plus possible de continuer dans cet Etat qui se dit le chantre de l’égalité pour bâtir exactement l’inverse. Il n’est plus possible surtout de maintenir des découpages aberrants. De type Grand-Est pour une région et un pays pour le moins noble comme l’Alsace qui est au centre de l’Europe. Un Grand Est ! Mais c’est une vision quasi-coloniale. Et nous, on serait quoi ? Leur Grand Ouest ?

Nous ne sommes pas l’Ouest de Paris. Qu’ils aillent se faire voir à l’Est. Ici, c’est la Bretagne. Cette année, nous prouvons par des études solides et des témoignages de première main l’importance et l’utilité de refonder le socle territorial : d’avoir quatre Régions fortes dans un espace qui n’est pas l’Ouest de Paris. Pourquoi pas fédéral. Car nous vivons dans des territoires limpides, écrits par l’histoire et la géographie. Soudés par leur culture. Le fiasco centraliste est à son apogée et personne ne peut s’en réjouir. A l’inverse, bâtir, élever, aimer les territoires dans lesquels nous vivons est la base du développement. On a créé une Bretagne à quatre départements ? Mais l’on a tué cette entité -ou cherché à le faire- en lui supprimant son principal pôle économique. C’est exactement comme si l’on avait créé une Catalogne sans Barcelone. Partant, le trafic de l’estuaire est catastrophique. On a dynamité l’ensemble historique Vendée-Poitou-Charentes (la Vendée est bien sûr historiquement le Bas-Poitou) pour le noyer dans une « Nouvelle » Aquitaine qui associe la Charente au Pays Basque ou le Limousin au Béarn. Comme le prouve l’étude, une magnifique entité Val de Loire, reconnu patrimoine mondial de l’Unesco, est actuellement niée et éclatée entre des espaces vides de sens. Au premier rang duquel une invraisemblable région dite des « Pays » de la Loire. Que tout le monde localisait bien sûr jusqu’aux années 1930 dans le Forez, près de Saint-Etienne. Et que l’Etat, faisant n’importe quoi, a réussi en 1955 puis en 1960 (Michel Debré) à… déménager ! On crée même un incroyable doublon Pays de la Loire Centre-Val de Loire auquel plus personne ne comprend rien. Et aujourd’hui, ce sont dans différentes enquêtes les deux espaces régionaux les plus froids, dans lesquels les habitants se reconnaissent le moins. Comme le prouvent aussi Dominique Breillat ou David Lesvenan, on dissocie au lieu de créer du lien. On fabrique le désintérêt alors que c’est par le bas que se créent les richesses. Et notre analyse et étude ciblée sur ces quatre Régions fortes est intéressante car l’une a réussi à exister, à se structurer : la Normandie. Mickaël Dodds prouve alors comment, dès que l’on traite les choses simplement, la dynamique s’améliore. Le tourisme dans cet ensemble lisible et très cohérent a le vent en poupe. Mais aussi l’économie. Et les projets abondent tout simplement car on traite les territoires comme ils sont. On les appelle simplement. On les nomme. On les aime. On accepte l’évidence au lieu de la détruire. Quatre Régions fortes pour demain, c’est construire la France avec ses territoires réels : des Régions limpides et incontestables animées, en interne, par la géographie et la dynamique de ces pays qui restent vivants et sont le principal socle économique et social. Reconstruire par le bas et par la base. Une dynamique ascendante et populaire. Une tabula rasa pour agir de façon inverse et redonner confiance au pays. Et si le pouvoir central parisien libérait enfin les territoires de la France au lieu de les détruire ?

Windcoop et Sailcoop embarquent sur le même navire

Les deux compagnies maritimes bretonnes et véliques annoncent un partenariat : Windcoop, qui (ré)ouvre la voie du transport maritime bas carbone confie à Sailcoop, compagnie engagée dans le transport de passagers à la voile, la commercialisation de plusieurs cabines aménagées à bord de son premier porte-conteneurs à voile, le Miaraka, actuellement en construction et dont la mise en service est prévue à l’été 2027. Lire l’intégralité de l’article.

Article rédigé par Maude Duval, publié par Bretagne Économique.

« Le système centralisé est à bout de souffle et d’une inefficacité absolue » : Grégory Berkovicz porte la vision d’un fédéralisme français

Président de l‘association France Fédérale, Grégory Berkovicz s’emploie pour promouvoir l’évolution de la Constitution française vers un modèle de République fédérale. Avec plusieurs membres de l’association, dont Emmanuel Faivre et Jean-Louis Borloo, il est d’ailleurs intervenu le 11 juin au Conseil régional de Bretagne, « l’une des destinations les plus attendues de notre Tour de France ».

Pourquoi les mouvements régionalistes peinent-ils à faire entendre leur voix face à l’État
central ?
Grégory Berkovicz : Je regrette que les mouvements s’exprimant sur ce sujet le fassent systématiquement au travers
de leurs particularités locales propres. L’État central profite de cette dispersion. Ce que
demandent la Bretagne, la Corse, le Pays Basque, l’Alsace, globalement, c’est un système
fédéral. Mais quand les Bretons parlent pour les Bretons, les Basques pour les Basques, les
Alsaciens pour les Alsaciens, il y a un effet de dispersion et de perte de crédibilité.
L’administration centrale en joue pour garder son pouvoir. Elle dit que les Bretons viennent
réclamer des prérogatives, mais que tout ça relève finalement du folklore celte. En rendant ça
amusant, en parlant du village gaulois breton, on décrédibilise le propos.

Comment nommer le mouvement que vous portez : fédéralisme, régionalisme ?
GB : Je ne suis pas dogmatique sur la sémantique. Mon premier livre s’appelait « Pour une France
fédérale ». On peut aussi appeler ça régionalisme à l’italienne ou à l’espagnole. Aujourd’hui, Jean-
Louis Borloo parle plus volontiers des provinces que de fédéralisme. Les Italiens, eux, l’appellent
« fédéralisme fiscal ». Mais la sémantique, à mon sens, ce n’est pas le sujet. Ce qui compte, c’est
le fond : la France ne fonctionne plus. Le système centralisé est à bout de souffle et d’une
inefficacité absolue. Plus personne n’y comprend rien.

Quelle est la clé pour que ce mouvement devienne véritablement audible à l’échelle
nationale ?
GB : Un mouvement fédéraliste n’est pas un mouvement régional, c’est un mouvement national.
Comprendre ça, c’est fondamental. Les Corses se sont trompés de combat d’une certaine façon.
L’administration centrale peut se permettre de leur faire des promesses vides parce qu’ils sont
seuls dans leur revendication. Regardez ce qui se passe quand on fait de l’interrégional :
l’initiative Territoire Solidaire lance un sondage, et on obtient ce chiffre formidable de 71% des
Français favorables au fédéralisme. Ça change tout. Si ce sondage avait été fait en Bretagne par
les Bretons et en Corse par les Corses, ça aurait eu beaucoup moins de valeur.

Concrètement, à quoi ressemblerait l’organisation des compétences dans un système
fédéral ?
GB : L’idée centrale, c’est la compétence exclusive. Communal, provincial, peu importe le nom : un
niveau de territoire dispose d’une compétence dévolue de manière exclusive. Ce qu’il faut
arrêter : cinq niveaux de territoire qui exercent la même chose. Et ce territoire a sur cette
compétence exclusive les pouvoirs réglementaires et législatifs. L’État fédéral, lui, ne sera plus
juge et partie : il sera uniquement l’arbitre des normes minimales à respecter et l’acteur de la
péréquation. Il ne s’occupera plus des compétences transférées. C’est tout l’inverse de la
verticalité descendante qu’on connaît aujourd’hui.

Faut-il forcément passer par les régions, ou les départements ont-ils encore leur place ?
GB : Il faut arrêter d’être dogmatique. Je ne suis pas plus régionaliste que départementaliste. Je pense
que le département d’Alsace a plus de sens que la région Grand-Est. Mais je pense aussi que la
région Bretagne a plus de sens que l’Ille-et-Vilaine. C’est adapté à la réalité de chaque territoire.
Là où les territoires voudront s’organiser en intercommunalité, ce doit être possible. Là où ils
voudront maintenir les départements, il faudra que ce soit possible aussi.

Quel rôle joue la fiscalité dans ce projet ?
GB : C’est le cœur de tout le reste. Un transfert de compétences ne peut exister que s’il est
accompagné d’un transfert de fiscalité et d’une autonomie budgétaire. Un bloc de compétences
correspond à un bloc de fiscalité. Quand un maire vote un budget dont dépend directement
l’impôt local et que le citoyen peut constater par lui-même l’exercice de la compétence financée,
les gens commencent à s’intéresser à nouveau à la politique. À l’inverse, au plan national, plus
personne ne comprend qui fait quoi. Plus on s’éloigne, plus on perd du sens. C’est le principe de
subsidiarité ascendante : la compétence doit s’exercer le plus en proximité possible, et on ne
remonte que ce qui doit l’être.

Les Français sont-ils culturellement prêts pour ce changement ?
GB : 71% des Français ont l’air de dire que oui, c’est la première réponse. La deuxième, c’est qu’on a
touché le fond. Je n’ai pas encore trouvé un homme politique, un intellectuel, un haut
fonctionnaire ou même un citoyen capable de me dire franchement que tout va bien et qu’il faut
continuer comme ça. En dehors du système actuel, il n’existe dans le monde que deux modèles :
le système ultra-centralisé ou le système fédéral. Notre hybridation à la française ne fonctionne
pas. Essayons le système fédéral.

 

Quelles sont les prochaines étapes concrètes de votre association ?
GB : Nous avons trois objectifs. D’abord, un manifeste signé par le plus grand nombre de femmes et
d’hommes engagés, qui constituera la charte de base de ce mouvement fédéraliste. Ensuite, des
propositions de loi organique au Sénat et à l’Assemblée, autorisant le transfert pur et simple de
compétences avec la fiscalité et l’autonomie budgétaire qui vont avec. Nous voulons réanimer le
principe de libre administration mais pour de vrai, dans un cadre de type fédéral. Et enfin,
continuer notre tour de France en 2026 pour aller rencontrer les acteurs locaux dans toutes les
régions, y compris des préfets et sous-préfets, et faire en sorte que tous les candidats sérieux à la
présidentielle comprennent que la France a besoin de ce changement.

Le Granit de Bretagne décroche son Indication Géographique Protégée (IGP)

C’est officiel ! Le 1er juin 2026, l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle (EUIPO) a reconnu l’Indication Géographique Protégée (IGP) « Granit de Bretagne ». Cette décision marque une étape majeure pour la filière bretonne, qui étend désormais sa protection à l’ensemble du marché européen. Lire l’intégralité de l’article.

Article rédigé par Véronique Maignant, publié par Bretagne Économique.